L'atmosphère à l'Université de Ouagadougou

UO: Le President Coulidiati explique ce qui change

L’Eveil Education : Quel est actuellement le calendrier de l’Université de Ouagadougou ?

Pr Coulidiati, Président de l’Université de Ouagadougou : Le calendrier de l’université actuellement a été adopté à la dernière réunion du conseil de la formation et de la vie universitaire. Nous parlons bien de calendrier universitaire. Ce calendrier propose que les enseignements officiels commencent aujourd’hui 04 janvier (NDLR : l’entretien a eu lieu ce jour), s’arrêtent le 31 juillet pour proposer deux mois de vacances aux enseignants et aux étudiants, pour reprendre le 1er octobre, pour juste faire les évaluations de rattrapage. Et on espère que d’ici fin octobre 2011, nous aurions fini. Il y a quelques associations estudiantines à caractère syndical qui m’ont contacté pour demander à ce qu’on ouvre des négociations avec les enseignants-chercheurs, afin qu’ils acceptent sacrifier le mois de septembre 2011 pour qu’on puisse rentrer plutôt. A ce jour l’année 2009-2010 est en train de s’achever : dans certaines unités, les enseignements sont terminés, les évaluations du 1er tour sont terminées, certains sont aujourd’hui à délibérer pour la seconde session et d’autres aujourd’hui à vouloir réorganiser la reprise. Donc c’est diversement apprécié : les instituts tels l’IPERMIC, l’IBAM, l’ISSP, l’IGED sont en avance ; au niveau des UFR (Unités de formation et de recherche) les plus en avance, on peut citer les UFR Sciences Humaines, Sciences Exactes et Appliquées, Sciences de la santé ; les plus en retard sont les UFR Lettres Arts et Communication pour trois ou quatre départements, Sciences de la vie et de la Terre où le retard était plus considérable qu’ailleurs. Mais aujourd’hui on m’a informé que pour la plupart des classes, ils étaient en délibération.

Est-ce que "l’opération escargot" du SYNADEC aura un impact sur le calendrier universitaire?

Je crois que le SYNADEC n’a jamais appelé à une "opération escargot". Ce sont vos collègues journalistes qui ont qualifié la situation sociale de l’université comme étant une "opération escargot" qui aurait été mise en place par le SYNADEC et le SYNTER. J’ai lu l’article dans la presse, donc il ne faut pas valider que le SYNADEC a engagé une "opération escargot", ce qui n’est pas la réalité car j’ai échangé avec certains d’entre eux. Qu’est-ce que la presse a appelé "opération escargot" ? Elle a appelé "opération escargot" une situation latente d’attentisme. Les enseignants du SYNADEC et des autres syndicats ont tout simplement dit que c’était un problème qu’ils avaient au moral, c'est-à-dire que leur moral n’était pas au beau fixe dans la mesure où ils estimaient ne pas être au courant d’un certain nombre d’informations relatives à la revalorisation de leurs fonctions. Mais ceci dit, le gouvernement a reçu par deux fois (en ma présence) les syndicats pour pouvoir leur donner les informations sur les tendances concernant l’amélioration qu’ils constateront le 24 janvier 2010 sur leurs fiches de paie. Je crois que cela a permis qu’il y ait la détente sur le campus.

Il semble qu’à la rentrée prochaine l’université va appliquer le système LMD (Licence, Master, doctorat).      

L’université de Ouagadougou depuis 2005 travaille avec les autres universités de l’espace UEMOA sur le système LMD. Pourquoi avec les autres universités de l’espace UEMOA ? Parce que parler de LMD veut dire déjà créer un espace où la mobilité des étudiants et des professeurs va pouvoir se faire. Et qui dit aussi mobilité des étudiants dit aussi que vous pouvez faire un, deux ou trois semestres dans un pays pour aller le continuer ailleurs. Donc il faut que nous puissions harmoniser notre entrée dans le LMD, que nous puissions avoir les mêmes choix, par exemple au niveau des domaines et il faut définir ensemble les domaines, il faut définir ensemble ce qu’on entend par crédits, par unité d’enseignement, c'est-à-dire toutes les constantes du LMD, que ce soit partagé par l’ensemble de l’espace ouest-africain, et aussi centre-africain puisque les Etats de l’Afrique centrale sont organisés comme nous. Nous avons suffisamment avancé, maintenant il reste à chaque pays de rentrer de plein pied dans le LMD, et là depuis deux ans, nous avons mis beaucoup d’argent pour pouvoir informer, former et sensibiliser. Ça ne suffit, et nous avons encore décidé cette année de mettre beaucoup d’argent pour pouvoir sensibiliser, former et informer les enseignants, à la mise en place du parcours (ce qui est déjà fait). Mais maintenant, nous en sommes à la finalisation de l’écriture des curricula. Le conseil scientifique m’a conseillé de rentrer progressivement dans le LMD : cette année 2010-2011, nous ouvrons dans tous les domaines le L1, c'est-à-dire le 1er semestre de la première année de licence, appelée S1 L1. L’année prochaine quand on sera partout dans le L2, on ouvre les M1, c'est-à-dire les Masters 1ère année. Ainsi, on pourra attaquer les deux cycles du LMD, c'est-à-dire la licence et le master. Pour le doctorat, nous avons déjà pris tous les documents nécessaires et le gouvernement nous a accompagnés en signant les différents documents pour la lisibilité et la transparence au niveau du fonctionnement des laboratoires, au niveau de la création, de l’attribution et du fonctionnement des écoles doctorales. Je pense que nous sommes fin prêts du point de vue des textes à rentrer dans le LMD. Il reste maintenant à continuer l’information puisque vous savez que le milieu étudiant est un milieu qui bouge. Cette année nous recevons environ 10.000 nouveaux étudiants et c’est 10.000 nouvelles personnes qui doivent apprendre à savoir ce que c’est que le LMD. En plus, nous accueillons chaque année de nouveaux enseignants qu’ils soient vacataires ou titulaires et là encore le travail continue. Donc c’est un travail permanent, continue, et il ne faut pas se lasser, il ne faut pas dormir sur des acquis.

Qu’est-ce le LMD change concrètement dans la pratique de la vie universitaire ?   

Ça change beaucoup. D’abord, on enseignera autrement, on va évaluer autrement, on va professionnaliser autrement, c'est-à-dire qu’on professionnalisera en relation étroite avec le monde du travail qui va mieux intervenir. On va former les docteurs autrement et on aura des objectifs particuliers parce qu’on attendra un docteur dans tant d’années et ce sera une planification académique très intéressante. Ce qui change aussi fondamentalement, c’est le fait que désormais, tout s’organise autour de l’étudiant, pour l’étudiant, et pour le succès de l’étudiant. L’étudiant peut capitaliser ses unités d’enseignement dans le même pays ou à l’étranger. Il peut capitaliser à vie tous ses crédits d’enseignement, qu’il peut utiliser au Burkina, qu’il peut utiliser dans un autre pays de son choix. C’est vraiment la liberté pour l’étudiant de pouvoir se déplacer parce que ce sera un système désormais lisible et on peut le comparer aux autres systèmes puisqu’en réalité ce sera le même système. Ce n’est pas qu’on nivèle tout vers le bas, ce n’est pas qu’on uniformise, chaque pays avec ses potentialités fait ce qu’il peut faire dans le choix des spécialités. Il y a des spécialités qu’il y a à Cotonou, à Abidjan et qu’on n’a pas à Ouaga. Donc voici ce qui va changer au niveau des étudiants mais aussi des enseignants et je n’ai pas tout dit car c’est une véritable révolution de l’enseignement supérieur et de l’éducation nationale d’un point de vue général. Ce qui va changer aussi à moyen et long terme, c’est au niveau de la fonction publique. Aujourd’hui par exemple, nous payons les gens au niveau du Burkina en fonction de bac + n, en fonction du DEUG, de la licence, de la maitrise, du DEA, du DESS, mais il n’y aura plus tout ça. Il n’y aura sur le marché que trois diplômes. Donc les recrutements dans la fonction publique devraient tenir compte du fait qu’il n’y aura plus que trois diplômes. Ce qui change beaucoup aussi, c’est que chacun de ces niveaux est un niveau terminal. Je parle en terme de diplôme parce que peut-être je suis dépassé, mais on parle désormais en termes de grade : le grade de licence, le grade de master, le grade de docteur. N’oubliez pas aussi les concours de la fonction publique ; on dira désormais qu’ils sont ouverts soit aux titulaires d’une licence, soit aux titulaires d’une maîtrise, soit aux titulaires d’un doctorat. Et nous sommes heureux d’être en ce moment là pour être l’un de ceux sur lesquels on peut s’appuyer pour pouvoir mettre en place ces réformes. L’Université de Ouaga est pour l’instant l’université leader de cette mise en harmonie du système licence master doctorat.

Peut-on espérer que l’année universitaire va revenir à la normale un jour ?           

Oui. Pourquoi l’année universitaire n’est pas à la normale (par normal j’entends le respect du calendrier) ? Parce que depuis 2010, il ne se passe pas un an ou deux ans sans qu’il n’y ait des grèves ou des violences sur le campus. Si on ne veut pas déclarer blanche ou invalidée l’année, il faut décaler l’année de un mois, de deux mois pour tenter de rattraper. C’est ce glissement qui fait qu’à chaque fois que des efforts ont été faits pour pouvoir calmer, il y a quelque chose qui échappe, soit au niveau des étudiants (le cas de 2008), soit au niveau des enseignants (le cas de 2009). Nous avons donc décidé de traiter le mal par sa racine en cherchant à comprendre pourquoi les troubles ? Quelles sont les conditions objectives et subjectives de naissance des crises universitaires ? Et comment faire pour pouvoir juguler ce genre de crises ? J’ai alors demandé à l’agence universitaire de la francophonie et à la conférence des recteurs des universités francophones d’Afrique et l’océan indien de nous épauler pour réfléchir. On s’est réuni à Ouaga autour d’un grand colloque pour discuter, chacune des universités de notre sous-région, Afrique centrale et Afrique de l’ouest. On a discuté pendant deux jours. Conclusion tirée, nous avons entrepris des consultations larges. Rien ne peut se décider encore dans cette université sans a priori une consultation de nos partenaires sociaux qu’ils soient étudiants ou enseignants-chercheurs. Aucune grosse décision ne peut se prendre sans que je ne les consulte parce que ce sont  quand même des partenaires sociaux et participent à l’animation de la vie académique et scientifique de cette université. C’est donc le lancement d’une autre façon de travailler. A côté de cela, il faut savoir ce que l’on veut faire pour cette université sur les trois, quatre, cinq, dix ans à venir. C’est pour cela que j’ai initié un projet d’établissement qui a été largement débattu depuis 2008 jusqu'à maintenant. Il a été adopté il y a quelques semaines par le conseil de la formation et de la vie universitaire après avoir été regardé par le conseil scientifique. Mais avant ça, les anciens recteurs se sont impliqués avec beaucoup d’autres enseignants pour pouvoir réfléchir sur ses différents aspects. Aujourd’hui, nous avons un projet d’établissement, c'est-à-dire un  dessein, qu’est-ce qu’on veut faire pour cette université. On a fait une ou deux assemblées générales, qui sont des assemblées non formelles mais qui sont utiles pour la communication pour échanger avec les enseignants et leur dire qu’en matière de pédagogie, de recherche, de coopération et relations internationales, de gouvernance, voilà les réformes que nous voulons faire. Il y a donc à considérer que nous sommes des adultes, que les étudiants sont des adultes et qu’il faut les traiter comme tels tout en les respectant. C’est dans ce sens là que nous avons donné une grande considération à nos partenaires. Et j’avoue qu’ils me le rendent au centuple parce qu’ils n’économisent pas leurs critiques pour me permettre d’améliorer mes projets et mes décisions.

On réclame des frais qui vont jusqu’à 250.000FCFA ou même plus aux étudiants qui s’inscriront dans les filières professionnalisantes. Pourquoi ?

Oui, parce que la filière professionnalisante comme vous l’avez dit, n’est pas une filière ordinaire. L’Université de Ouagadougou a été conçue comme étant un temple du savoir, un temple où on transmet la connaissance, quitte maintenant à l’étudiant quand il quitte l’université non outillé, c'est-à-dire qu’il ne sait rien faire, mais il a toutes les potentialités pour pouvoir faire beaucoup de choses. Il quitte par exemple l’université avec une maitrise générale, intellectuellement bien formé. Maintenant au bout de quelques mois dans une entreprise, il saura se mettre dans le tissu économique et des affaires. Il se trouve que de plus en plus les entreprises ont changé leurs façons de fonctionner, ils veulent tout optimiser, ils veulent des gens qui désormais sont aptes à travailler et à avancer à leur sortie d’école. Quand vous prenez par exemple un pays comme la Corée du Sud, c’était un pays qui n’avait même pas le niveau de développement de la Côte d’Ivoire il y a 40 ou 50 ans, mais aujourd’hui, c’est un des géants du monde qui fait ce qu’il doit faire en matière de technologie, de recherche et dans tous les domaines.
A partir de ce moment, les universités au lieu de continuer d’être ce temple, ces tours d’ivoire où on y est et on ne sort pas, on a commencé à se poser la question à savoir quelle est l’utilité sociale des universités ? Pourquoi l’université ne sort pas de ses murs pour aller en dehors ? Nous sommes une université mais l’université appartient à qui ? L’université c’est d’abord le service à la société. On se dit donc que tient, il faut qu’on soit utile à la société, aux entreprises et à l’Etat. A partir de ce moment, on va concevoir des modules de formation, des formations qu’on appelle professionnalisantes pour permettre à l’étudiant quand il sort d’être tout de suite opérationnel. C’est donc là qu’on a créé les filières professionnalisantes et ça a été une politique depuis 2000. Et on essaye de renforcer cette politique. Une formation professionnalisante est une formation qui prend beaucoup de temps, beaucoup d’argent, et de petits effectifs. Si je prends par exemple la filière professionnalisante en génie de l’environnement ou en technologie solaire, il faut du matériel, de l’encadrement très rapproché. Ce n’est pas un amphi où un professeur va venir parler à 200 ou 500 voire 3000 étudiants à la fois. A la limite, vous prenez le salaire de l’enseignant et vous divisez par 3000 pour voir combien a coûté le cours. Alors que de l’autre côté, vous divisez le salaire du professeur par 20, et même pire, tous les équipements qui sont là alors que dans un amphi, il n’y a pas d’autre équipement que le bâtiment. C’est pour vous dire que les filières professionnalisantes coûtent très cher. On ne fait pas une politique d’excellence mais de qualité pour que l’étudiant soit de bonne qualité à sa sortie. Ça coûte très cher et c’est demandé. A partir de ce moment, on n’a pas d’autre choix que de demander aux étudiants, pour que la filière puisse continuer, de participer aux coûts. C’est aussi pour cela qu’en fonction des filières, les prix varient.

Est-ce que ça ne revient pas à exclure ceux qui sont dans l’incapacité de payer ces frais ?

Votre question revêt plusieurs aspects. Ou bien on dit que ça exclut les gens considérés comme pauvres et puis on ferme la filière, il n’y a personne qui est formée. Ou bien on se dit, au moins formons les gens qui peuvent payer pour que ça fonctionne puisque si on ne payait pas ça ne fonctionnerait pas. J’ai entendu ce débat là quand on a amené le scanner à Ouaga. On a dit que les pauvres ne peuvent pas payer donc il faut supprimer le scanner. Vous qui pouvez payer vous mourez malgré votre argent. Il faut vraiment qu’on puisse arrêter de se dire qu’on ne peut faire quelque chose que quand tout le monde peut payer. Même quand tout le monde peut payer, il faut quand même sélectionner puisqu’on a besoin de 20 personnes ? La filière étant porteuse, la demande est forte. Il faut en plus sélectionner.  Je crois qu’il faut  qu’on puisse apprendre à se dire que chacun de nous doit pouvoir contribuer au développement et chacun de nous n’est pas obligé de suivre la même voie. Même si tout le monde suit la même voie, il y aura la saturation du marché de l’emploi à un moment et on sera obligé d’arrêter la filière.

D’après nos sources, le personnel ATOS (agents techniques, ouvriers et de soutien) a eu gain de cause par rapport à leurs revendications. Qu’en dites-vous ?

En réalité, le personnel ATOS m’a contacté et a aussi contacté le gouvernement pour demander qu’on revalorise leur situation. Ils ont pour argument que lorsque les étudiants ont demandé et ont même fait grève, il y a eu quelques satisfactions, les enseignants chercheurs ont bougé, ils ont eu satisfaction et que eux, ils sont les laissés pour compte. Le ministre les a reçus, les a entendus, les a compris. Puis, il m’a donné des instructions d’inscrire à l’ordre du jour du dernier conseil d’administration une délibération qui octroie des indemnités de logement à tout le personnel administratif technique ouvrier de soutien, mais aussi des primes, des contributions aux activités académiques et de recherche sur le campus. Ce que j’ai naturellement fait. J’ai aussi défendu naturellement le dossier en conseil d’administration, le Président du conseil d’administration l’a défendu. Il se trouve que les administrateurs ont estimé qu’il y a une grille indemnitaire des établissements publics de l’Etat pris par décret en conseil des ministres et qu’à partir de ce moment, l’université n’était pas compétente, y compris son conseil d’administration de décider d’une grille indemnitaire pour ses agents d’une part, et d’autre part, la prime aussi ne repose pas sur des textes légaux et que le conseil d’administration ne pouvait pas décider. Ils ont cependant proposé une démarche qui a été, semble-t-il, éprouvée ailleurs, c'est-à-dire que le président du conseil d’administration écrit au ministre de tutelle des universités pour lui demander de prendre contact avec ses collègues des finances et de la fonction publique pour poser le problème et trouver une solution à trois. Il y a aussi une autre possibilité, c’est qu’il est question d’une relecture actuelle du décret relatif aux grilles indemnitaires et que des solutions pourraient être trouvées là. D’ailleurs, je demanderais au délégué général d’ATOS avec tout son bureau de venir me rencontrer pour une séance de travail, pour qu’on puisse voir les différentes pistes avec eux pour leur permettre d’avoir confiance dans la gouvernance de l’université. Ensuite je leur demanderais plus de patience, afin  que nous trouvions une nouvelle méthode sans bloquer les activités sur le campus, et pouvoir un jour, j’espère, améliorer leurs conditions.o

Interview réalisée par Alberto/L'Eveil-Education


17/01/2011
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