L'atmosphère à l'Université de Ouagadougou

L'homme de l'annee 2010: Pr Magloire SOME

On a beau l'aimer ou le détester, on est obligé de reconnaître qu'il a inscrit le nom de son syndicat dans les annales de l'histoire de la profession d'enseignant-chercheur ou de chercheur. Enseignant-chercheur, on l'aime forcement, puisqu'à chaque fois que l'on verra son bulletin de paie ou l'on touchera son salaire, on pensera en principe au syndicat grâce auquel la revalorisation salariale a été rendue effective et donc à son 1er responsable qui l'incarne. Etudiant recalé ou exclu, on le déteste peut-être, puisqu'on lui rend responsable de l'allongement de l'année académique, du chevauchement des années, qui sont à la base de son échec, de sa session de rattrapage, de sa galère financière, de n'avoir pas pu déposer ses dossiers pour tel ou tel test. Politique ou politicien du système au pouvoir, il est difficile et même imprudent de l'applaudir en public, tellement il a perturbé les nuits paisibles du « patron ». Dirigeant des autres syndicats d'enseignants-chercheurs, il est difficile d'embrasser Magloire Somé tant il leur a ravi la vedette en réussissant d'abord à mobiliser tous azimuts et à réussir là où les distances idéologiques ont fait échouer les autres. Du reste, de façon peu cordiale, on a pu lire une déclaration discordante des inspecteurs du SYNTER taxant le ministère des finances d'être pro-SYNADEC.
Que l'on aime ou qu'on le déteste, et à l'image du lièvre, on lui reconnaît des mérites, les mérites de son syndicat, ses mérites. La quasi-totalité des points de la plateforme revendicative du SYNADEC du 17 juillet 2008 est satisfaite ou en passe de l'être : la dette sociale et les primes de recherches des années ont connu une solution au début de la crise. A ce jour, voici quelques acquis qui sont leurs :
- la création d'une indemnité académique pour tout enseignant-chercheur, payable mensuellement à partir de septembre, selon le gouvernement ;
- la création d'une indemnité d'encadrement par les professeurs titulaires, les maîtres de conférences et les maîtres assistants, payable mensuellement à partir de septembre, toujours selon le gouvernement ;
- le relèvement des taux horaires de vacation.
L'acquis majeur a été l'adoption du statut particulier de l'enseignant-chercheur Cela va significativement contribuer à la valorisation du statut des enseignants-chercheurs. Les enseignants attendent de pied ferme l'incidence financière de cette revalorisation annoncée.
C'est pour toutes ces raisons que cet historien spécialisé en histoire religieuse a été choisi par votre bimensuel d'informations et de culture « Homme de l'année 2010 ». Magloire SOME est reconnu comme tel pour avoir cru, osé, persévéré, malgré les risques, et gagné.
La rédaction de l'Eveil-Education

Magloire Somé
«La lutte n'est pas pour autant finie»


Notre choix s'est porté sur vous comme étant l'homme de l'année 2010 au Burkina. Quel est votre sentiment ?
Je suis surpris que vous ayez porté votre choix sur ma modeste personne. Parce que généralement nous menons des activités mais nous n'avons pas conscience que cela a une portée qui vaille que l'on porte un choix de ce genre sur nous. 2010 s'est écoulée, nous avons travaillé normalement, comme il le fallait. Je ne prétends pas que nous n'avons rien fait, mais à ce que je sache, nous avons poursuivi normalement nos activités. C'est une surprise totale de constater que vous avez remarqué que nous menons des actions d'une telle importance.

Après le bras de fer qui vous a opposés au gouvernement à propos de la revalorisation de l'enseignant-chercheur, vous aviez participé avec d'autres syndicats à une commission technique qui s'est grippée entre-temps. Rappelez-nous les points qui faisaient l'objet de blocage ?
Les points qui faisaient l'objet de blocage se rapportaient au nerf de la guerre. Nous avons par exemple demandé de mettre en pratique l'indemnité académique et d'encadrement de la recherche qui avait déjà été créée. A ce niveau il y a eu des réticences. Nous avions souhaité qu'on revoie à la hausse l'indemnité de logement et de sujétion. Nous avions ensuite demandé que soit créée une nouvelle grille pour les enseignants-chercheurs. Le gouvernement a estimé que nous avons trop demandé et qu'il ne pouvait pas s'engager à nous les donner. Il nous a proposés uniquement des indemnités sans s'engager à nous accorder une grille salariale. Nous avons pensé que c'était inacceptable et nous avons repris le mouvement social qui a duré 3 mois. Au cours du mouvement social, le gouvernement a compris que nous étions déterminés, il a porté les indemnités à un certain niveau que nous avons jugé insuffisant et il avait pris l'engagement d'élaborer un statut pour nous. Nous avions pensé qu'il fallait terminer l'ensemble des discussions sur notre plateforme, quitte à élaborer un chronogramme d'application des accords auxquels le gouvernement et nous serions parvenus. Le gouvernement n'avait pas voulu aller dans ce sens en pensant qu'il fallait qu'on s'engage dans une commission qui allait élaborer un avant-projet de loi. Les discussions n'étant pas terminés, nous pensions qu'il fallait les terminer. C 'est alors que le gouvernement ne voulant plus nous écouter, a décidé d'arrêter de façon unilatérale les négociations avec nous, en décidant de nous imposer les propositions d'indemnités qu'il nous avait faites et en promettant de mettre en place la commission qui allait voter la loi. C'était à l'issue de cette loi qu'on allait adopter une nouvelle grille pour nous. C'était une question de rapport de force; le gouvernement nous a imposé ce qu'il voulait. Etant donné que nous sommes un syndicat on ne pouvait pas refuser ce qu'on avait acquis même si les objectifs n'étaient pas atteints. On a décidé d'aller à la commission, le gouvernement a transformé l'avant-projet de loi en projet de loi en n'y apportant des amendements qui n'étaient pas toujours de notre goût puisqu'ils étaient ridicules par rapport à ce que nous bénéficions avant. Néanmoins la loi a été votée le 18 mai et promulguée le 10 juin 2010. A partir de cette loi, il fallait des textes d'application. C'est ainsi que le gouvernement a décidé unilatéralement de rédiger un projet de texte d'application de la loi. Ce qui nous a amenés à réagir pour dire non. Nous avons estimé qu'il fallait le faire ensemble. C'est cela qui a expliqué que depuis le mois d'octobre nous avons repris le mouvement de protestation en déposant un préavis de grève d'avertissement de 2 jours. Les autorités gouvernementales  nous ont rencontrés à l'issue de notre protestation pour nous  donner des indications de la hauteur de la revalorisation et nous avons pensé qu'il fallait plutôt un projet de texte que des promesses verbales. Dès que le projet de loi a été introduit à l'Assemblée en avril, les députés nous ont  conviés pour nous entendre. C'est ainsi que nous avons fait une lecture critique de l'avant-projet de loi, nous avons fait des propositions d'amendements. Certaines ont été prises en compte,  disons  une seule d'ailleurs qui concernait la notion très ambiguë du chercheur-enseignant.

Pourquoi une seule a été prise en compte ?
Eh bien, nous n'avons pas compris pourquoi le gouvernement n'a pas voulu prendre en compte les autres amendements qui étaient des amendements justifiés, surtout en ce qui concerne les libertés académiques. Une des dispositions de la loi, surtout l'article 102 était une disposition liberticide à notre sens, c'est pourquoi nous avons demandé que le gouvernement recule par rapport à ça. Et nous avons fait des propositions de reformulation que l'Assemblée nationale n'a pas daigné prendre en compte. Nous avons pensé que c'était un recul et nous avons toujours posé le problème de la relecture de cet article. Si on ne le relit pas, c'est comme si nous sommes muselés dans les universités; alors que les dispositions de l'UNESCO et de l'OIT recommandent  qu'on donne de larges franchises universitaires aux enseignants-chercheurs pour leur permettre de dispenser en toute liberté les formations dans les universités.

Finalement le point de désaccord a-t-il trouvé solution ?
Non ! Nous l'avons posé dernièrement dans une action concertée avec le SYNTHER et nous avons remis au Premier ministre un document dans lequel nous demandons au gouvernement de relire l'article 102 de la loi pour assurer une plus grande liberté aux enseignants.

Néanmoins le statut des enseignants a été adopté.
Le statut a été adopté le 18 mai et promulgué le 10 juin 2010. Nous avons désormais un texte fondamental qui nous accorde un statut particulier qui avait été supprimé en 1998. Le décret du 26 septembre 1977 accordait aux enseignants du supérieur et aux chercheurs du CNRST un statut particulier. Et c'est ce décret qui a été abrogé en 1998 par la loi 13 AN qui supprimait tous les statuts particuliers. Il y avait tellement de statuts qu'on avait estimé au niveau du gouvernement que ça n'avait plus de sens, qu'il fallait les supprimer. Mais on oubliait qu'il y avait des spécificités au niveau des agents de l'Etat et que  le corps des enseignants du supérieur dans tous les pays de la sous-région, et même en Europe, jouit d'un statut particulier. Nous avons fourni des preuves parce que nous avons fait des recherches au niveau de la sous-région; nous avons eu des exemples de statut particulier, nous avons même eu le statut particulier des enseignants en France et tout cela nous a permis de montrer qu'il y avait une légitimité pour nous d'avoir notre statut particulier.

Au regard des acquis que vous avez engrangés est-ce qu'on peut dire que la lutte est finie ?
Disons qu'une lutte n'est jamais finie. Ce sont des batailles qui sont gagnées. Nous avons eu la loi, nous avons eu la création d'une indemnité académique, nous avons eu la mise en application de l'indemnité de l'encadrement de recherche, mais tout le reste, c'est de la promesse. Nous avons eu une promesse de nouvelle grille, et nous attendons que le gouvernement mette en application sa promesse en nous sortant la nouvelle grille. Vous avez titré dans votre dernière parution que la nouvelle grille c'est pour cette fin de mois. Nous nous pensons que tant que nous n'avons pas vu la nouvelle grille, nous ne pouvons pas penser que c'est un acquis. Mais tout semble montrer que le gouvernement ne peut plus reculer par rapport à cette promesse. Donc, même si ce ne pas à la fin de ce mois, éventuellement au cours de ce premier trimestre 2011, certainement la nouvelle grille finira par aboutir. Au niveau de la recherche, le gouvernement a fait une promesse dont on voit la réalisation, c'est de nous construire une nouvelle imprimerie performante pour l'édition de nos actes. Si cette imprimerie est réalisée, on saura que le gouvernement a fait des efforts au niveau de l'amélioration de nos publications. Il a fait un effort aussi en portant une augmentation de 50% aux subventions accordées à nos revues pour que nous puissions avoir une grande capacité de publication. Sur le plan moral, nous retenons que grâce à notre lutte, le gouvernement a eu une grande compréhension des problèmes de l'université. Avant cette lutte, très souvent au niveau du gouvernement, les problèmes n'avaient pas été clairement posés, parce que les problèmes de l'enseignement supérieur étaient considérés comme des appendices de ceux de l'enseignement secondaire.
Focalisons les conséquences de cette lutte sur les étudiants. D'aucuns vous attribuent la responsabilité du grand retard de l'université actuellement. Est ce que vous l'assumez ?
Nous l'assumons en partie. Parce que si nous avons mené un mouvement de grève de trois mois, nous ne pouvons pas dire que nous ne sommes pas comptables du retard que nous avons accusé. Mais comprenez une chose aussi, les effectifs qui sont de plus en plus croissants par rapport aux infrastructures d'accueil font que nous nuançons notre responsabilité dans ce retard-là. Il y a de plus en plus de bacheliers tous les ans et le gouvernement a fait  quelques efforts dans la construction des infrastructures, c'est insuffisant. On a pensé aujourd'hui qu'il faut plutôt créer d'autres universités, mais il y a aussi le problème des ressources humaines. Actuellement les  deux universités de Ouagadougou accueillent plus de 50 000 étudiants. Les premières années ont des effectifs moyens qui tournent  autour de 800 à 1000 étudiants, alors qu'il y a peu de salles pour contenir ces effectifs. De ce point de vue, on ne peut pas programmer du coup tous ces enseignements comme on le faisait par le passé. Quand on disait que le premier trimestre finissait tel mois, tous les enseignements de ce trimestre étaient programmés, cela n'est plus le cas aujourd'hui. C'est ce qui fait que nous sommes confrontés à un problème de calendrier, sinon notre retard peut être rattrapé entre trois semaines et un mois. Ce retard ne pourrait être rattrapé que si le gouvernement met les moyens en créant ces infrastructures pour qu'il y ait une plus grande capacité d'accueil.

Martin Ouédraogo



21/01/2011
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